mardi 31 août 2004

"Lecteur, as-tu quelquefois respiré...

...Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une église,
Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le présent le passé restauré!
Ainsi l'amant sur un corps adoré
Du souvenir cueille la fleur exquise.

/..."

(Baudelaire - Le Parfum)

Ce parfum d’encens m’émeut dès la première volute, dès que la baguette poudrée s’embrase et libère son souffle familier – toujours identique et pourtant toujours exceptionnel. Ce parfum est le même depuis le début de ma deuxième vie – c’est-à-dire il y a (*) ans, l’été qui a précédé mes quinze ans. La même boîte bleue et blanche et rouge, importée du Bengale.
C’est le parfum de la chambre d’Emma, qui vous invite dans son nid charmant. C’est le parfum dont je m’enivre à grandes bouffées, celui qui envahit même mes vêtements, qui imprègne ma cachette de gamine (c’est une boîte de cet encens qui en condamne symboliquement l’entrée). C’est le parfum qui s’est invité il y a deux semaines dans la maison de vacances de Kri – car comme il se doit, elle en est folle aussi.
C’est le parfum dont ce garçon me faisait la remarque en m’embrassant, il y a semble t-il une éternité – il souriait ; et c’est ce sourire que je veux retenir de lui. J’aurais aimé qu’il retienne le mien. Il n’a jamais su le saisir.

C’est un parfum sans description, sans nom. Un parfum unique. Aussi éphémère qu’un petit bâton brun clair qui se consume. J’aime le mêler à celui, mielleux et lascif, du benjoin – une résine façon caramel qui meurt en grésillant sur un morceau de charbon afin d’offrir en sacrifice son effluve divine.

C’est ce parfum dont cet autre garçon m’a fait cadeau un jour d’octobre, avec des poèmes, avec une bougie, un marque-page et des litchees. C’est ce parfum étrange que je chéris, fétichiste, naïve, nostalgique. Il est infiniment plus facile de s’y perdre en songeant avec une horreur délicieuse que cet agarbatti mourant qui éparpille ses cendres était le dernier de la dernière boîte que de penser à en faire provision.

Et de toute façon, je n’ai plus de sous.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Ah ah...
Une vraie merveille, ce texte, assez pour que je me permette de m'incruster tel un ver dans une pomme (ô combien jolie). J'arrête le lyrisme exacerbé, et te souhaite simplement une bonne continuation, c'est très agréable tout ça.

Kiwi

Litchee a dit…

bienvenue, frère fruit!

je crois qu'on peut s'inscrire en tant que membre de ce blog, à propos - et donc ne plus être "anonymous". mais alors ne me demandez pas comment.