mardi 2 juin 2009

Paul Nizan, Aden Arabie

Aujourd'hui, je suis allée lire Aden Arabie au soleil.

J'ai eu du mal à me retenir d'arrêter un passant pour lui demander "Avez-vous lu Nizan ?", et lui fourrant mon livre entre les mains : "Lisez, lisez, c'est passionnant."

Paul Nizan a eu vingt ans en 1925, et il ne laissera personne dire que c'est le plus bel âge de la vie.
Vingt ans au milieu de l'ère industrielle, du vide laissé par la guerre, des premiers métro-boulot-dodo, de la fête perpétuelle des riches pour qui des mains anonymes, sans répit, assemblent, bouchent, vissent à la chaîne et oublient comment vivre. Un âge où il croyait voir "le commencement de la fin, de la vraie fin".
Dégoûté, perdu, désabusé, il se tourne vers le voyage, comme quelques-uns de ses semblables à qui on a vendu la sagesse et l'exotisme orientaux pour faire passer la noirceur de leur quotidien. Las ! Il se rend vite compte de la vanité du vagabondage, qui ne fait qu'ajouter de nouveaux désordres à ceux que l'on amène avec soi.
Et puis enfin il comprend que l'Europe est si fière de sa maladie qu'elle cherche à tout prix à la propager.

A Aden, étrange ville volcanique d'Arabie, il rencontre de grands businessmen du pétrole, des peaux et du café, comme Mr C... :

Il y a de faux hommes d'action : il est l'un d'eux. Il vous dit : "J'ai constamment vécu d'une manière totale, ma vie est une suite ininterrompue d'actions, de batailles données et gagnées. Cette contrée où je suis arrivé pauvre et orgueilleux il y a plus de vingt ans porte les cicatrices de mon action. Elle témoigne pour moi. Elle me reconnaît." Ainsi, il ment et il se ment.
Pas un seul de ces actes n'a jouté une parcelle au pauvre qu'il fut et qu'il est demeuré. Il est inachevé, comme un chantier abandonné derrière des palissades brillantes d'annonces. Faut-il prendre pour l'action ses reflets ? Chaque être est divisé entre les hommes qu'il peut être, il a laissé vaincre celui pour qui la vie consiste à faire monter et descendre les cours des cuirs abyssins, et ceux du café sur le marché de Djibouti ou de Dire Daoua, celui qui est vendeur et acheteur de signes : dans l'histoire d'un sac de café, vous ne trouverez que peu d'actions, faire pousser un arbre, boire une tasse. Combattre des êtres de raison comme des firmes, des syndicats, des corporations de marchands : appellerez-vous cela des actions ? Je veux détester et battre tel homme particulier, cette figure de traître que je vois, ce patron, cet avoué, ce chef de bataillon, cet empêcheur de faire l'amour. Sortez de la vie avec vos imitations, avec vos trompe-l'oeil qui ne comptent pas dans l'établissement de la vie charnelle, de la justice, de la joie, avec vos fabrications de haine, de défaillance et de colère, vos diminutions et vos images dans l'eau.
(...)
Mr C... était donc le porte-voix d'ondes innombrables qui ne trouvaient en lui que de prévisibles échos. Il ne faut pas confondre un homme libre avec un baromètre enregistreur, une machine de Morin et un phonographe. Que de maux peut causer cette confusion lorsqu'il n'est pas question d'enregistrer des chiffres mais des sentences de la sagesse morale, des décisions politiques. Ce qui m'a le plus dégoûté de mes frères c'est de les voir vivre comme des vers : les vers ne comprennent rien à l'attraction universelle, les hommes à leur bon dieu, à leurs désirs, à leurs opérations : tout plane sur eux, et ils croient inventer ce qui plane.

Aden Arabie m'a frappée par son intelligence synthétique, par la précision et la beauté de son écriture.
Vraiment, je le conseille, c'est assez court mais il y a matière à réfléchir longuement.

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