mercredi 5 mai 2010

Sculpteurs de sentiments


Je viens seulement de comprendre ce qui me fascine à propos des oeuvres de fiction japonaises.

C'est leur extraordinaire habileté à jouer avec les sentiments.

Comme tout ce qui est émotionnel, par opposition à ce qui est rationnel, c'est difficile à qualifier et à expliquer.

Mais les mangas de Ai Yazawa ou les films de Miyazaki par exemple me frappent de cette manière. Au moment où j'appréhende ces oeuvres, j'ai du mal à relier ce que je vois avec ce que je ressens.

J'ai eu beaucoup de mal au début à réellement apprécier le manga Nana, pour la simple raison que sa lecture me rendait incroyablement triste. L'intensité de l'émotion n'avait qu'un rapport ténu avec l'histoire. En y réfléchissant, je pense que c'est quelque chose dans la manière de raconter cette histoire - en l'entrecoupant de réflexions douces-amères, "Tu te souviens de notre première rencontre ? Dehors, il neigeait à gros flocons…". Mais aussi les images fixes paradoxalement si expressives, de l'appartement 707, de Tokyo la nuit…



Chez Miyazaki, la musique joue un rôle crucial dans cette espèce de décalage subtil entre l'intrigue pure et l'émotion suscitée. Je revois par exemple le début de Princesse Mononoké. Cette musique japonaise, joyeuse et triste à pleurer… Elle aussi me fascine, elle mériterait presque un post à elle toute seule tant sa simplicité est puissante et audacieuse, et tant elle contraste vivement avec tout ce que fait et représente la musique occidentale.


Enfin tout ça forme un art subtil qui au lieu d'emprunter la voie facile vers les sentiments (les ressorts de l'intrigue), choisit le chemin tortueux du contrepoint et entortille le lecteur à son insu pour jouer de son coeur comme on joue d'un instrument.


Je trouve qu'il n'y a rien de plus passionnant, lorsqu'on explore une autre culture, que de découvrir qu'elle ne se contente pas de ne pas dire la même chose que nous : toute son approche de la chose, ses raisons et sa façon de la dire sont fondamentalement différentes des nôtres.